au flo des mots

Aller au contenu | Aller au menu | Aller à la recherche

samedi, avril 21 2012

Extrait de "Le tisseur de vies"

Le_tisseur_de_vies.jpg

Pour être hanté, nul besoin de chambre, nul besoin de maison, le cerveau regorge de corridors plus tortueux les uns que les autres. -Emily Dickinson-


La pluie s’abat violemment contre les vitres, raisonnant en de petits cliquetis aigus. L’orage se fait entendre au loin, grave, comme la colère qui gronde au fond de l’homme. Debout près de la fenêtre, il observe l’averse qui a interrompu son travail dans la remise. Son toit est si vieux et si ajouré qu’il y pleut sans discontinuer dès qu’une averse vient à s’abattre sur le village. Il déteste être ainsi obligé de cesser ses activités. Que la nature peut être stupide parfois ! De rage, il attrape son manteau, l’enfile en rabattant sa capuche et sort précipitamment du chalet qui craque au rythme du vent qui le fouette. Son pas est rapide et lourd. Sous ses chaussures le bois pousse des plaintes à peines audibles, les feuilles virevoltent entre ses jambes pressées. Il ressent une telle frustration, qu’il ne sait pas vraiment ce qu’il va faire pour l’atténuer et éventuellement la faire disparaître. Tout se bouscule dans sa tête depuis plusieurs jours. Ses souvenirs d’enfants, ses instants passés dans la maisonnette, ses moments fugaces de plaisirs. Tout arrive en vrac, sans aucune chronologie, se mélangeant allègrement à des visions irréelles et presque effrayantes. Il a traversé une grande partie du bois maintenant. Les gouttes se sont faites plus rares. L’orage semble s’éloigner. Dans un souffle, l’homme se surprend à supplier les éléments pour qu’ils emmènent avec eux ce vacarme assourdissant qui a envahi ses pensées. Au détour d’un arbre mort, il décide de faire une pause et s’assied lourdement sur une souche trempée. Ses mains tremblent alors qu’il tente de rouler une cigarette et il doit s’y reprendre à plusieurs fois avant de l’allumer. Le chant des oiseaux se fait de nouveau entendre au travers de la mélodie des gouttes qui tombent sur les feuillages des arbres. Alors qu’il s’apprête à reprendre sa route vers nulle part, il entend du bruit sur le chemin. Il imagine un jeune cerf ou un sanglier déambulant non loin de là. Il se dit qu’une petite partie de chasse pourrait éventuellement le calmer un peu et avance prudemment en direction de la potentielle proie, tout en sortant un couteau de son fourreau. Comme chaque fois, il se remémore les conseils de son père en la matière et suit toujours chacun d’eux scrupuleusement. Au moment où il s’apprête à bondir sur l’animal, il se ravise et cache l’arme dans son dos en apercevant une jeune femme qui court à petits pas dans sa direction. Elle lui fait face. Ses cheveux attachés en une longue queue-de-cheval, permettent à l’homme de voir le visage de la créature qui s’avance. Il ne peut s’empêcher de remarquer la jeunesse de ses traits, la finesse de son corps athlétique et la légèreté de sa démarche. Il ne peut plus bouger, plus faire un seul geste si ce n’est celui de la saluer d’un discret signe de tête accompagné d’un timide bonjour, en croisant son regard d’un vert émeraude. Mais elle ne lui répond pas et continue sa route sans prendre garde à l’homme. À cet instant, le vacarme dans son crâne se fait plus assourdissant encore. Les images, mélangées en un kaléidoscope coloré, font place à celle de la joggeuse. Une rage violente s’empare de tout son être. Il voulait juste être poli, en faire une amie et elle, elle passe en le snobant outrageusement. Mais pour qui se prend-elle cette petite garce ? Elle se croit supérieure à lui avec sa belle allure et ses vêtements de marque ? Qu’il aimerait lui montrer ce qui en coûte de la traiter ainsi ! Qu’il aimerait l’attraper par ses si longs cheveux et la traîner dans un coin sombre, afin de lui faire goûter de la lame affûtée de son couteau. Qu’il aimerait laisser glisser son fil tranchant le long de sa peau lisse, ouvrant son sur-vêtement de part en part, la laissant nue et sans défense. Qu’il aimerait lui apprendre les bonnes manières, comme son père le faisait il y a longtemps. Qu’il aimerait dégrafer son ceinturon et lui administrer quelques coups cinglants sur son visage angélique et si suite à cela elle ne comprenait pas, qu’il aimerait lui asséner de bonnes gifles au rythme d’un nombre incalculable de violents coups de boutoir. Qu’il aimerait l’entendre hurler en sentant la lame d’acier découper sa peau juvénile. Qu’il aimerait… Le silence. Tout bruit a cessé dans son crâne. Les yeux tournés vers le ciel, il remercie les éléments d’avoir écouté sa plainte et d’avoir emmené tout ce fatras avec eux. En reprenant tranquillement sa route en direction du chalet, il songe dans un sourire grimaçant que la jeune femme s’en sort bien. À quelques secondes près il l’aurait rattrapée et elle n’aurait jamais plus eu l’occasion de courir dans un bois…

Dans un soupir de soulagement, il attrape un mou-choir au fond de sa poche et entreprend d’essuyer avec soin son couteau ensanglanté avant de le ranger précautionneusement dans son étui.

(à suivre ...)

0

0

Extrait de "La bonté d'Anna"

Premiere_de_couv_La_bonte_d_Anna.jpg

Aimer c’est se surpasser. -Oscar Wilde-

C’est amusant de constater combien tous ces détails du passé s’étaient effacés de ma mémoire jusqu’à aujourd’hui. Il suffit d’un instant fugace où vous savez que votre existence va radicalement changer dans les heures ou les jours à venir, pour que votre esprit fasse ressurgir tout ce qui vous paraissait si futile et inutile. Depuis le début de la journée, tout me revient en tête et je dois avouer que j’ai parfois quelques difficultés à garder un air grave. Je ne pense pas que le moment et le lieu soient les plus adaptés, je me dois donc de me contenir et d’arborer un sérieux de façade. Soit dit en passant, cela n’est pas un exercice trop difficile car les visages tournés vers moi ne me donnent pas l’envie profonde de m’esclaffer. Tous ces gens m’agacent et me révoltent. Ils sont là, silencieux en attente d’on ne sait quoi, l’esprit certainement emplis de haine et de rage. Sans conteste, j’appellerais cela du culot, car après tout, à moins que mon cerveau ne me joue des tours, ce dont je doute fort, je ne suis pas aujourd’hui la seule à blâmer. Contrairement à eux, lors-que je conversais avec Dieu, mes sentiments étaient purs. Lors de mes visites à l’église et de mes nombreuses confessions, jamais je n’ai menti au Seigneur. Et quand je chantais les louanges du plus Haut à la messe, mes mots et mes notes étaient l’intègre reflet de mes plus profonds sentiments et de ma plus complète dévotion. Lesquels de ces insignifiants badauds pourraient aujourd’hui s’en vanter ? Certainement pas le vieil André. La culpabilité est inscrite sur son visage, je l’ai d’ailleurs toujours connu ainsi. Chaque fois que ses yeux se posent sur moi, il ne peut s’empêcher de les laisser tomber sur ses chaussures et entre nous, j’en ferais de même si j’avais aussi été prise en faute, la main moite posée sur la poitrine juvénile d’une de mes voisines préadolescente, recouvrant en totalité la rondeur de son sein menu. S’il me fait gré de sa présence aujourd’hui, ayant certainement dû annuler une de ses monstrueuses parties de chasse, c’est uniquement parce que la jeune fille a préféré garder le silence face aux menaces qui furent proférées à son encontre. Il n’a donc pas été poursuivi et ne le sera jamais et du petit nombre de personnes plus au moins au courant de l’histoire, peu se soucient de savoir si l’acte fut le premier et le dernier. Je sais qu’il l’a déjà fait et s’adonnera encore à son vice tant que son membre informe saura vaguement relever la tête. Mais qui me croira ? Pourtant j’étais là le jour où il a apposé ses mains sur ce corps menu. Mais j’étais trop jeune et trop naïve pour prendre réellement conscience de ce que je voyais. Au plus profond de mon être je sentais que la situation n’était pas anodine, mais je n’ai jamais bougé de ma place de spectatrice. J’ai tout d’abord cru à un rapprochement tel que j’en rêvais avec mon père, puis j’ai considéré cela comme un jeu car la jeune adolescente à ri un instant, mais lorsque la bouche de l’homme engloutit le petit sein, tenant fermement la chevelure de l’enfant d’une main, promenant l’autre sur sa peau pendant qu’elle pleurait, j’ai eu la faiblesse de partir et de tout oublier. Je n’en ai même jamais fait allusion lors de mes confessions, jusqu’au jour où la jeune fille s’est suicidée. J’avais grandi et les rumeurs sur les attouchements de l’homme naquirent sur les pas de portes, furtives et à peine audibles. Ils n’en parlèrent que deux ou trois jours, le temps de ravaler leurs larmes de crocodiles et de reprendre le cours normal de leurs vies inutiles, enclins à ne plus jamais y songer plutôt que de risquer les foudres du vieux fou. Aujourd’hui, tous ont préféré murer cette histoire dans un coin de leur cerveau et si tant est que quiconque y fasse allusion, tous seront d’accord pour parler de « mauvaises manies » sans aller plus loin face à la crainte que l’homme inspire dans l’esprit de chacun. Comme j’aurais aimé avoir ne serait-ce que quatre minutes de solitude en la présence du vieil homme pour lui démontrer la douleur intérieur de cette jeune enfant ! Mais l’occasion ne me fut pas donnée. Lorsque je n’étais qu’une petite fille, cet homme me terrifiait, bien qu’il ne m’ait jamais approchée ailleurs que dans la file de la boulangerie. On a tous dans notre région une maison maudite dans laquelle vit généralement une sorcière ou tout autre mauvais esprit. Dans le village, c’était celle du vieil André et de sa femme. Dans la cour de l’école on racontait qu’ils faisaient cuire des chats pour la noël et montaient dans les alpages à pâques pour convier les esprits malfaisants à des nuits d’épouvante. Arrivée à un âge où j’aurais pu « m’occuper de son cas » j’ai eu bien trop à faire pour me soucier de lui, j’avais d’autres priorités, puis le temps m’a manqué, à mon grand regret.

Aujourd’hui il se tient face à moi aux côtés de sa femme, et en la voyant, on pourrait presque comprendre l’intérêt du vieil André pour les jeunes filles à la peau lisse. Il y a deux siècles, elle aurait pu être modèle pour les tailleurs de pierre qui confectionnaient les gargouilles : un visage renfrogné, de petits yeux perçants cachés dans leurs orbites, des lèvres pincées mais néanmoins tombantes, des serres en guise de mains et une posture un rien bossue qui ne trompe pas sur le personnage. Son péché ? L’avarice. Un jour le fisc se rendra compte des années durant lesquelles cette femme a su leur cacher ce que je considèrerais comme un joli magot. Et quand ce jour arrivera j’aimerais être présente pour pouvoir profiter du spectacle. Je me suis toujours dit qu’elle devait être au courant de la perversité de son mari et au fond de moi je la sais tout autant coupable que lui. J’avoue que si j’avais eu droit à ces quatre minutes avec le vieil homme, j’en aurais ajouté trois, rien que pour elle.

Un peu en retrait je peux distinguer Mélanie et Paul, bras dessus, bras dessous. Je vois quelques fines gouttelettes dans les yeux de la jeune femme. Des larmes de joie je suppose, aux vues de la relation particulière que j’ai eue avec son mari. Non pas que lui et moi ayons pu être amants, certainement pas, en revanche j’étais sa meilleure amie, sa confidente. Il ne parlait que rarement de choses sérieuses avec sa femme qui, trop souvent déprimée et les deux pieds au bord du gouffre, n’écoutait généralement que d’une oreille distraite les propos de Paul. Entre deux antidépresseurs, une sorte de semi conscience la ramenait dans notre réalité et elle se rendait compte des liens qui nous unissaient, son mari et moi. Rapidement, elle se mit à confondre relation amicale et relations sexuelles et se convainquit que nous partagions une aventure, faisant subir à Paul de terribles crises de jalousie, souvent ponctuées d’un brin de violence. Ces périodes étaient de courtes durées, mais suffisamment intenses pour que cela devienne vite pénible. Ceci ne nous a d’ailleurs jamais empêché de longtemps rester les meilleurs amis du monde, même s’il nous fallait, parfois, nous cacher de son regard afin de profiter pleinement de ces moments. Je suis d’ailleurs étonnée de les voir toujours ensemble, ces derniers temps il finissait par ne plus supporter cette cyclothymie qui l’épuisait. Mais Paul est ainsi, il est incapable de prendre une décision qui risquerait de faire souffrir Mélanie. Après tout, il a toujours été le grand lâche de la cour d’école, et parfois la vie ne donne pas toujours raison à Mr Darwin : l’évolution n’est pas donnée à tout le monde.

(à suivre ...)

0

0

Extrait de "Le tour des coeurs en 80 jours"

Le_tour_des_coeurs_couv.jpg

LE BIPÈDE CITADIN


Le pied à peine posé sur les irréguliers pavés de la ville, je suis frappée par la mixité des genres. Du costume ou tailleur d'été bien propret à la tenue plus ethnique des zonards de la rue, chacun tentant de se rendre d'un point A à un point B. L'homme (entendez par là « l'humain ») est par définition un séducteur. Nous éprouvons tous le besoin de nous sentir appréciés et désirés. Pour cela à chacun son chemin : la conquête pour Monsieur, le désir d'être l'élue pour Madame. Il en résulte une certaine disparité susceptible de compliquer l'approche à l'autre. Si le printemps est le moment où les partenaires se rencontrent le plus, ce n'est pas anodin. La femme profitera des beaux jours pour arborer minijupes, décolletés et autres mises en valeur de son corps, car elle sait, de manière intrinsèque que l'homme a nécessitée à voir. Mon père disait toujours : "Si l'on n'étale pas, l'on ne vend pas." De son côté, lui, tentera de mettre en avant ses atouts, soulignant biceps, fesses, torse… Mais oubliera parfois qu’en dehors des lignes du corps c'est ce qui s'en dégage qui éveille le désir de la femme : charisme, prestance, force… Les beaux parleurs l’ont bien compris, donnant à la femme l'impression d'être la seule et l'unique au monde. Dans la rue, ainsi que les lieux publics, l'on peut constater cette parade amou-reuse. Qui ne s'est pas déjà retourné, les sens en émoi sur un décolleté plongeant ou une paire de jambes interminables ? Qui n'a pas succombé aux belles phrases et aux légers effleurements d'un homme tout sourire ?

Mon expérience :

Après vingt minutes de marche, je dénombre quelques œillades et un ou deux sourires. J’avoue que ma tenue quelque peu classique peut ne pas donner envie de se jeter sur moi façon « Loup de Tex Avery », mais ma tunique est suffisamment décolletée pour mettre en évidence mon côté féminin. De plus j'arbore le plus beau sourire (si si, sans me vanter : le plus beau) il émane donc de moi un certain plaisir de la vie. Et ma démarche de flâneuse du dimanche, bien que la semaine soit bien commencée, souligne le fait que « si-vous-avez-cinq-minutes-à-perdre-pour-papotter-n'hésitez-pas-j'ai-tout-mon-temps ». Malgré cela, la foule me fait la nique et continue de se rendre à son point B, disséminé dans toute la ville. Je ressens le besoin d'inciter les réactions. Par jeu, je laisse nonchalamment tomber mon briquet. Personne ne bouge malgré les regards furtifs posés sur l'objet « égaré ». Plus loin, et avec la plus appliquée des maladresses, je laisse glisser au sol ma veste posée sur mon sac. Je marche doucement, une voix m'interpelle. Oui, un homme, enfin. Je me retourne et je vois, se précipitant sur moi, un jeune homme tenant par la main… une jeune fille. La veste récupérée je décide de m'asseoir à la terrasse d'un café en regardant passer la horde de citadins et de touristes. La perle rare ne devait pas se trouver là aujourd'hui. Pourtant dans cette foule de juillettistes il devait bien y avoir un ou deux hommes seuls, alors pourquoi n'avoir pas profité de cette opportunité ? Manque de confiance en soi ? Manque de réflexes ? L'esprit occupé à tout autre chose ? Quoi qu'il en soit, cette journée n'aura pas été fructueuse, car malgré un début de discussion à la terrasse du café, où j'appris que mon sourire était la plus belle chose que ce monsieur avait vu de sa journée (vous voyez, je vous l'avais dit!), je me rendis compte qu'aucun « homme idéal » n'arpentait ces rues. En revanche, une question vint à mon esprit : Si apparemment les hommes jeunes ne sont pas les gougnafiers pré-pubères, centrés sur eux-mêmes tels qu'ils sont souvent décrits, les hommes mûrs sont-ils devenus boutonneux et égocentriques ? le_bipede_citadin.jpg
Illustrations de Laetitia Perpoint

(à suivre ...)

0

0