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Aimer c’est se surpasser. -Oscar Wilde-

C’est amusant de constater combien tous ces détails du passé s’étaient effacés de ma mémoire jusqu’à aujourd’hui. Il suffit d’un instant fugace où vous savez que votre existence va radicalement changer dans les heures ou les jours à venir, pour que votre esprit fasse ressurgir tout ce qui vous paraissait si futile et inutile. Depuis le début de la journée, tout me revient en tête et je dois avouer que j’ai parfois quelques difficultés à garder un air grave. Je ne pense pas que le moment et le lieu soient les plus adaptés, je me dois donc de me contenir et d’arborer un sérieux de façade. Soit dit en passant, cela n’est pas un exercice trop difficile car les visages tournés vers moi ne me donnent pas l’envie profonde de m’esclaffer. Tous ces gens m’agacent et me révoltent. Ils sont là, silencieux en attente d’on ne sait quoi, l’esprit certainement emplis de haine et de rage. Sans conteste, j’appellerais cela du culot, car après tout, à moins que mon cerveau ne me joue des tours, ce dont je doute fort, je ne suis pas aujourd’hui la seule à blâmer. Contrairement à eux, lors-que je conversais avec Dieu, mes sentiments étaient purs. Lors de mes visites à l’église et de mes nombreuses confessions, jamais je n’ai menti au Seigneur. Et quand je chantais les louanges du plus Haut à la messe, mes mots et mes notes étaient l’intègre reflet de mes plus profonds sentiments et de ma plus complète dévotion. Lesquels de ces insignifiants badauds pourraient aujourd’hui s’en vanter ? Certainement pas le vieil André. La culpabilité est inscrite sur son visage, je l’ai d’ailleurs toujours connu ainsi. Chaque fois que ses yeux se posent sur moi, il ne peut s’empêcher de les laisser tomber sur ses chaussures et entre nous, j’en ferais de même si j’avais aussi été prise en faute, la main moite posée sur la poitrine juvénile d’une de mes voisines préadolescente, recouvrant en totalité la rondeur de son sein menu. S’il me fait gré de sa présence aujourd’hui, ayant certainement dû annuler une de ses monstrueuses parties de chasse, c’est uniquement parce que la jeune fille a préféré garder le silence face aux menaces qui furent proférées à son encontre. Il n’a donc pas été poursuivi et ne le sera jamais et du petit nombre de personnes plus au moins au courant de l’histoire, peu se soucient de savoir si l’acte fut le premier et le dernier. Je sais qu’il l’a déjà fait et s’adonnera encore à son vice tant que son membre informe saura vaguement relever la tête. Mais qui me croira ? Pourtant j’étais là le jour où il a apposé ses mains sur ce corps menu. Mais j’étais trop jeune et trop naïve pour prendre réellement conscience de ce que je voyais. Au plus profond de mon être je sentais que la situation n’était pas anodine, mais je n’ai jamais bougé de ma place de spectatrice. J’ai tout d’abord cru à un rapprochement tel que j’en rêvais avec mon père, puis j’ai considéré cela comme un jeu car la jeune adolescente à ri un instant, mais lorsque la bouche de l’homme engloutit le petit sein, tenant fermement la chevelure de l’enfant d’une main, promenant l’autre sur sa peau pendant qu’elle pleurait, j’ai eu la faiblesse de partir et de tout oublier. Je n’en ai même jamais fait allusion lors de mes confessions, jusqu’au jour où la jeune fille s’est suicidée. J’avais grandi et les rumeurs sur les attouchements de l’homme naquirent sur les pas de portes, furtives et à peine audibles. Ils n’en parlèrent que deux ou trois jours, le temps de ravaler leurs larmes de crocodiles et de reprendre le cours normal de leurs vies inutiles, enclins à ne plus jamais y songer plutôt que de risquer les foudres du vieux fou. Aujourd’hui, tous ont préféré murer cette histoire dans un coin de leur cerveau et si tant est que quiconque y fasse allusion, tous seront d’accord pour parler de « mauvaises manies » sans aller plus loin face à la crainte que l’homme inspire dans l’esprit de chacun. Comme j’aurais aimé avoir ne serait-ce que quatre minutes de solitude en la présence du vieil homme pour lui démontrer la douleur intérieur de cette jeune enfant ! Mais l’occasion ne me fut pas donnée. Lorsque je n’étais qu’une petite fille, cet homme me terrifiait, bien qu’il ne m’ait jamais approchée ailleurs que dans la file de la boulangerie. On a tous dans notre région une maison maudite dans laquelle vit généralement une sorcière ou tout autre mauvais esprit. Dans le village, c’était celle du vieil André et de sa femme. Dans la cour de l’école on racontait qu’ils faisaient cuire des chats pour la noël et montaient dans les alpages à pâques pour convier les esprits malfaisants à des nuits d’épouvante. Arrivée à un âge où j’aurais pu « m’occuper de son cas » j’ai eu bien trop à faire pour me soucier de lui, j’avais d’autres priorités, puis le temps m’a manqué, à mon grand regret.

Aujourd’hui il se tient face à moi aux côtés de sa femme, et en la voyant, on pourrait presque comprendre l’intérêt du vieil André pour les jeunes filles à la peau lisse. Il y a deux siècles, elle aurait pu être modèle pour les tailleurs de pierre qui confectionnaient les gargouilles : un visage renfrogné, de petits yeux perçants cachés dans leurs orbites, des lèvres pincées mais néanmoins tombantes, des serres en guise de mains et une posture un rien bossue qui ne trompe pas sur le personnage. Son péché ? L’avarice. Un jour le fisc se rendra compte des années durant lesquelles cette femme a su leur cacher ce que je considèrerais comme un joli magot. Et quand ce jour arrivera j’aimerais être présente pour pouvoir profiter du spectacle. Je me suis toujours dit qu’elle devait être au courant de la perversité de son mari et au fond de moi je la sais tout autant coupable que lui. J’avoue que si j’avais eu droit à ces quatre minutes avec le vieil homme, j’en aurais ajouté trois, rien que pour elle.

Un peu en retrait je peux distinguer Mélanie et Paul, bras dessus, bras dessous. Je vois quelques fines gouttelettes dans les yeux de la jeune femme. Des larmes de joie je suppose, aux vues de la relation particulière que j’ai eue avec son mari. Non pas que lui et moi ayons pu être amants, certainement pas, en revanche j’étais sa meilleure amie, sa confidente. Il ne parlait que rarement de choses sérieuses avec sa femme qui, trop souvent déprimée et les deux pieds au bord du gouffre, n’écoutait généralement que d’une oreille distraite les propos de Paul. Entre deux antidépresseurs, une sorte de semi conscience la ramenait dans notre réalité et elle se rendait compte des liens qui nous unissaient, son mari et moi. Rapidement, elle se mit à confondre relation amicale et relations sexuelles et se convainquit que nous partagions une aventure, faisant subir à Paul de terribles crises de jalousie, souvent ponctuées d’un brin de violence. Ces périodes étaient de courtes durées, mais suffisamment intenses pour que cela devienne vite pénible. Ceci ne nous a d’ailleurs jamais empêché de longtemps rester les meilleurs amis du monde, même s’il nous fallait, parfois, nous cacher de son regard afin de profiter pleinement de ces moments. Je suis d’ailleurs étonnée de les voir toujours ensemble, ces derniers temps il finissait par ne plus supporter cette cyclothymie qui l’épuisait. Mais Paul est ainsi, il est incapable de prendre une décision qui risquerait de faire souffrir Mélanie. Après tout, il a toujours été le grand lâche de la cour d’école, et parfois la vie ne donne pas toujours raison à Mr Darwin : l’évolution n’est pas donnée à tout le monde.

(à suivre ...)