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Pour être hanté, nul besoin de chambre, nul besoin de maison, le cerveau regorge de corridors plus tortueux les uns que les autres. -Emily Dickinson-


La pluie s’abat violemment contre les vitres, raisonnant en de petits cliquetis aigus. L’orage se fait entendre au loin, grave, comme la colère qui gronde au fond de l’homme. Debout près de la fenêtre, il observe l’averse qui a interrompu son travail dans la remise. Son toit est si vieux et si ajouré qu’il y pleut sans discontinuer dès qu’une averse vient à s’abattre sur le village. Il déteste être ainsi obligé de cesser ses activités. Que la nature peut être stupide parfois ! De rage, il attrape son manteau, l’enfile en rabattant sa capuche et sort précipitamment du chalet qui craque au rythme du vent qui le fouette. Son pas est rapide et lourd. Sous ses chaussures le bois pousse des plaintes à peines audibles, les feuilles virevoltent entre ses jambes pressées. Il ressent une telle frustration, qu’il ne sait pas vraiment ce qu’il va faire pour l’atténuer et éventuellement la faire disparaître. Tout se bouscule dans sa tête depuis plusieurs jours. Ses souvenirs d’enfants, ses instants passés dans la maisonnette, ses moments fugaces de plaisirs. Tout arrive en vrac, sans aucune chronologie, se mélangeant allègrement à des visions irréelles et presque effrayantes. Il a traversé une grande partie du bois maintenant. Les gouttes se sont faites plus rares. L’orage semble s’éloigner. Dans un souffle, l’homme se surprend à supplier les éléments pour qu’ils emmènent avec eux ce vacarme assourdissant qui a envahi ses pensées. Au détour d’un arbre mort, il décide de faire une pause et s’assied lourdement sur une souche trempée. Ses mains tremblent alors qu’il tente de rouler une cigarette et il doit s’y reprendre à plusieurs fois avant de l’allumer. Le chant des oiseaux se fait de nouveau entendre au travers de la mélodie des gouttes qui tombent sur les feuillages des arbres. Alors qu’il s’apprête à reprendre sa route vers nulle part, il entend du bruit sur le chemin. Il imagine un jeune cerf ou un sanglier déambulant non loin de là. Il se dit qu’une petite partie de chasse pourrait éventuellement le calmer un peu et avance prudemment en direction de la potentielle proie, tout en sortant un couteau de son fourreau. Comme chaque fois, il se remémore les conseils de son père en la matière et suit toujours chacun d’eux scrupuleusement. Au moment où il s’apprête à bondir sur l’animal, il se ravise et cache l’arme dans son dos en apercevant une jeune femme qui court à petits pas dans sa direction. Elle lui fait face. Ses cheveux attachés en une longue queue-de-cheval, permettent à l’homme de voir le visage de la créature qui s’avance. Il ne peut s’empêcher de remarquer la jeunesse de ses traits, la finesse de son corps athlétique et la légèreté de sa démarche. Il ne peut plus bouger, plus faire un seul geste si ce n’est celui de la saluer d’un discret signe de tête accompagné d’un timide bonjour, en croisant son regard d’un vert émeraude. Mais elle ne lui répond pas et continue sa route sans prendre garde à l’homme. À cet instant, le vacarme dans son crâne se fait plus assourdissant encore. Les images, mélangées en un kaléidoscope coloré, font place à celle de la joggeuse. Une rage violente s’empare de tout son être. Il voulait juste être poli, en faire une amie et elle, elle passe en le snobant outrageusement. Mais pour qui se prend-elle cette petite garce ? Elle se croit supérieure à lui avec sa belle allure et ses vêtements de marque ? Qu’il aimerait lui montrer ce qui en coûte de la traiter ainsi ! Qu’il aimerait l’attraper par ses si longs cheveux et la traîner dans un coin sombre, afin de lui faire goûter de la lame affûtée de son couteau. Qu’il aimerait laisser glisser son fil tranchant le long de sa peau lisse, ouvrant son sur-vêtement de part en part, la laissant nue et sans défense. Qu’il aimerait lui apprendre les bonnes manières, comme son père le faisait il y a longtemps. Qu’il aimerait dégrafer son ceinturon et lui administrer quelques coups cinglants sur son visage angélique et si suite à cela elle ne comprenait pas, qu’il aimerait lui asséner de bonnes gifles au rythme d’un nombre incalculable de violents coups de boutoir. Qu’il aimerait l’entendre hurler en sentant la lame d’acier découper sa peau juvénile. Qu’il aimerait… Le silence. Tout bruit a cessé dans son crâne. Les yeux tournés vers le ciel, il remercie les éléments d’avoir écouté sa plainte et d’avoir emmené tout ce fatras avec eux. En reprenant tranquillement sa route en direction du chalet, il songe dans un sourire grimaçant que la jeune femme s’en sort bien. À quelques secondes près il l’aurait rattrapée et elle n’aurait jamais plus eu l’occasion de courir dans un bois…

Dans un soupir de soulagement, il attrape un mou-choir au fond de sa poche et entreprend d’essuyer avec soin son couteau ensanglanté avant de le ranger précautionneusement dans son étui.

(à suivre ...)