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LE BIPÈDE CITADIN


Le pied à peine posé sur les irréguliers pavés de la ville, je suis frappée par la mixité des genres. Du costume ou tailleur d'été bien propret à la tenue plus ethnique des zonards de la rue, chacun tentant de se rendre d'un point A à un point B. L'homme (entendez par là « l'humain ») est par définition un séducteur. Nous éprouvons tous le besoin de nous sentir appréciés et désirés. Pour cela à chacun son chemin : la conquête pour Monsieur, le désir d'être l'élue pour Madame. Il en résulte une certaine disparité susceptible de compliquer l'approche à l'autre. Si le printemps est le moment où les partenaires se rencontrent le plus, ce n'est pas anodin. La femme profitera des beaux jours pour arborer minijupes, décolletés et autres mises en valeur de son corps, car elle sait, de manière intrinsèque que l'homme a nécessitée à voir. Mon père disait toujours : "Si l'on n'étale pas, l'on ne vend pas." De son côté, lui, tentera de mettre en avant ses atouts, soulignant biceps, fesses, torse… Mais oubliera parfois qu’en dehors des lignes du corps c'est ce qui s'en dégage qui éveille le désir de la femme : charisme, prestance, force… Les beaux parleurs l’ont bien compris, donnant à la femme l'impression d'être la seule et l'unique au monde. Dans la rue, ainsi que les lieux publics, l'on peut constater cette parade amou-reuse. Qui ne s'est pas déjà retourné, les sens en émoi sur un décolleté plongeant ou une paire de jambes interminables ? Qui n'a pas succombé aux belles phrases et aux légers effleurements d'un homme tout sourire ?

Mon expérience :

Après vingt minutes de marche, je dénombre quelques œillades et un ou deux sourires. J’avoue que ma tenue quelque peu classique peut ne pas donner envie de se jeter sur moi façon « Loup de Tex Avery », mais ma tunique est suffisamment décolletée pour mettre en évidence mon côté féminin. De plus j'arbore le plus beau sourire (si si, sans me vanter : le plus beau) il émane donc de moi un certain plaisir de la vie. Et ma démarche de flâneuse du dimanche, bien que la semaine soit bien commencée, souligne le fait que « si-vous-avez-cinq-minutes-à-perdre-pour-papotter-n'hésitez-pas-j'ai-tout-mon-temps ». Malgré cela, la foule me fait la nique et continue de se rendre à son point B, disséminé dans toute la ville. Je ressens le besoin d'inciter les réactions. Par jeu, je laisse nonchalamment tomber mon briquet. Personne ne bouge malgré les regards furtifs posés sur l'objet « égaré ». Plus loin, et avec la plus appliquée des maladresses, je laisse glisser au sol ma veste posée sur mon sac. Je marche doucement, une voix m'interpelle. Oui, un homme, enfin. Je me retourne et je vois, se précipitant sur moi, un jeune homme tenant par la main… une jeune fille. La veste récupérée je décide de m'asseoir à la terrasse d'un café en regardant passer la horde de citadins et de touristes. La perle rare ne devait pas se trouver là aujourd'hui. Pourtant dans cette foule de juillettistes il devait bien y avoir un ou deux hommes seuls, alors pourquoi n'avoir pas profité de cette opportunité ? Manque de confiance en soi ? Manque de réflexes ? L'esprit occupé à tout autre chose ? Quoi qu'il en soit, cette journée n'aura pas été fructueuse, car malgré un début de discussion à la terrasse du café, où j'appris que mon sourire était la plus belle chose que ce monsieur avait vu de sa journée (vous voyez, je vous l'avais dit!), je me rendis compte qu'aucun « homme idéal » n'arpentait ces rues. En revanche, une question vint à mon esprit : Si apparemment les hommes jeunes ne sont pas les gougnafiers pré-pubères, centrés sur eux-mêmes tels qu'ils sont souvent décrits, les hommes mûrs sont-ils devenus boutonneux et égocentriques ? le_bipede_citadin.jpg
Illustrations de Laetitia Perpoint

(à suivre ...)